Tintin à la Paillade

Article initialement publié par l’Humanité le 6 janvier 2016 (http://www.humanite.fr/pourquoi-les-quartiers-populaires-sont-ils-stigmatises-par-les-medias-594519).

Je le republie, ici, dans son entièreté (la seconde partie n’avait pas été publiée).

« Ce texte n’a pas pour fin de discréditer des personnes, et moins encore une profession. Il est écrit par un journaliste qui, convaincu que les journalistes ne peuvent rien gagner à l’indulgence qu’ils s’accordent mutuellement, entend rompre le silence complice et apporter son témoignage critique, au lieu de se contenter de hurler avec les loups devant la moindre tentative d’objectivation. »[1]

En cet après-midi de septembre, à la Paillade, la chaleur commence à s’installer. Les terrasses du centre commercial de Saint Paul se remplissent ; on y commande un thé à la menthe, un café ou un Tropico. Les gens se sentent bien, beaucoup de jeunes, les visages sont métissés. Un tramway de la ligne 1, de couleur bleue, piqué d’hirondelles blanches quitte lentement la place[2].

Je suis assis à la terrasse d’un café, un verre de thé brûlant devant moi. Je feuillette le Monde Diplo. Je ne le lis pas, je le survole une fois n’est pas coutume. Dans le numéro de ce mois-ci (Août), parait un article, présenté comme une enquête, traitant de mon quartier. Article pour lequel j’ai été interviewé, ainsi qu’une bande d’amis, entre autres. La Paillade aurait droit de cité dans ce papier tant réputé. Etant abonné au mensuel, j’ai le privilège de le lire en avant première. Stupeur ! Alors je le relis ! Effarement ! Alors je me dis que quelque chose cloche. Je ne reconnais pas mon quartier. Le récit est accablant, ne laissant pas place au doute. « Dans ces quartiers de Montpellier, les hommes dominent largement l’espace public, et aucune femme n’oserait s’asseoir à la terrasse d’un café »[3]. Stupéfait, je me retourne. Effaré, je fais le décompte. Sur vingt personnes, six femmes se sont installées sur cette terrasse en plein cœur du centre commercial de Saint Paul, épicentre de la Paillade. (Ce ne peut être l’exception qui confirme la règle, je passe devant cette terrasse tous les jours, contrairement au journaliste auteur de l’article dont il est question, et j’y ai toujours vu une mixité relative de genre et d’origine). A quelque chose près, la même proportion qu’à l’assemblée nationale et encore après un large plan de mise en conformité avec les principes de la parité.

Je continue l’article, nombre de passages sont décontextualisés voir erronés. En tout cas, pour tous ceux ayant lu cet article et connaissant un tant soit peu le quartier. Pierre Daum, spécialiste de l’Algérie, s’est essayé à la sociologie des quartiers populaires, mal lui en a pris. J’ai souris lorsque j’ai lu : « des centaines d’hommes se courbent sur le trottoir, puis s’agenouillent en embrassant le sol »[4] Le musulman, car c’est de lui qu’il s’agit, n’embrasse pas le sol tel un naufragé touchant terre. Il pose le front (et le nez) au sol. Mais l’image est exotique, ramenant le sujet à son côté primitif, sauvage dirais-je (nous y reviendrons). De légères erreurs, l’article en fourmille, mais ce n’est pas intéressant de les relever, cela dénote juste le manque de connaissance du sujet de la part du journaliste.

Non, ce qui m’a glacé le sang est de l’ordre, plutôt, du sentiment. J’ai senti comme des relents dérangeants au fil des lignes. J’y découvre, pêle-mêle, ambiguïtés et sous-entendus douteux, faisant incliner le lecteur vers une vision teintée de bleue marine.

Je prendrai trois passages pour illustrer ce glissement que je ne saurai nommer. Puis dans un deuxième temps, je proposerai un cadre d’analyse pour tenter, ensemble, de comprendre pourquoi ce journaliste a produit un tel article. Pour cela, je m’appuierai grandement sur un livre écrit par l’actuel directeur du Diplo afin de renvoyer chacun à son devoir (je dirai exigence) de cohérence.

Étude de cas:

Dans cette partie, nous verrons se jalonner des présupposés à la construction d’une vision biaisée, manichéenne des quartiers populaires. Les faits décrits par le journaliste sont, je n’en doute, avérés. Les témoignages, non-trafiqués, je le crois. Mais le choix des phrases retenues (et celles passées à la trappe), la non-distanciation mais surtout l’absence d’analyse (pour faire place à une opiniologie déplorable) font des passages ci-dessous des cas d’école pour qui étudierait la fracture entre journalistes et habitants des quartiers populaires.

Le journaliste interview un groupe de jeunes aux pratiques religieuses « plus identitaires » que celle de leurs parents. « Et tous de préciser, avant même que la question ne soit posée, que « les djihadistes ne sont pas des musulmans, parce que, dans l’islam, il est interdit de tuer »[5]. Les parties soulignées par moi sont ambigües. Le fait que tous s’empressent, avant même que l’on ne leur pose la question, de réciter ce cantique aux sonorités infantiles, nous amène, nous prépare à penser que le discours est organisé, voir élaboré en amont afin d’être lissé. Pourquoi ces jeunes insistent tant ? Pourquoi crier haut et fort que Salam signifie Paix ? Pourquoi veulent-ils rassurer si ce n’est parce qu’ils ourdissent l’indicible ? Et c’est là que le « tous » parachève le tableau. Si tous, à l’unisson, entonne la même « propagande », n’y aurait-il pas un « cheik », un « oulama », « un ayatohallah » prêchant la Paix mais crachant la Haine. Prêchant la Paix tout en cachant sa haine. Je ne pense pas, sincèrement, que le reporter pense cela, mais sa maladresse, voir son inconscient amène à ce que ce passage porte une première estocade à la Paillade.

Pour la suite, le doute n’est plus permis et la maladresse n’explique pas tout. « Tout le monde ici se conforme aux obligations visibles de l’islam. Si l’on peut acheter de l’alcool dans quelques boutiques, il n’existe aucun endroit pour boire une bière ou un rosé en terrasse. Aucun café, snack ou restaurant ne sert d’alcool, et tous baissent le rideau en journée pendant le mois de Ramadhan »[6].

Deux choses. La première étant, de façon évidente et les mots sont importants, l’évocation d’une charia, d’une loi détaillant les obligations visibles de l’islam et les faisant respecter. Visibles car contrôlables. Le lecteur qui ne connaitrait pas le quartier (comme c’est le cas de l’auteur de l’article) est à deux doigts de s’imaginer une police religieuse veillant à ce que « tous » les commerces respectent ces interdits, à ce qu’ « aucun » snack ne puisse vendre d’alcool. Le propos est essentialisant et ne reposant sur aucune investigation sérieuse. Ce que le journaliste a observé, c’est ce que nous condamnons, pailladins, depuis plus de quinze ans. La ghettoïsation de toute une population, le cantonnement dans ses barres d’immeubles de population homogènes, venant majoritairement des campagnes marocaines. Ce phénomène tel l’inexorable avancée du Sahara sur les terres arables, représente une réelle et cruelle désertification de la diversité pailladine. Ce constat, je ne saurai le contester, je le partage même, tout en le devançant. Mais quelle est la racine du mal? Quelle genèse à cette évaporation de la pluralité?

Evoquer, ici, l’islam comme facteur d’explication. En tout cas, le laisser entendre (car l’auteur affirme peu, mais soumet à l’imagination fréquemment) est une erreur d’interprétation, doublée d’une méconnaissance du territoire et de son histoire. L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Autrement dit si notre journaliste n’a pas trouvé de terrasse où boire son rosé, c’est peut être qu’il ne l’a pas cherché. Car l’envoyé du Diplo, pour porter ce lourd constat, s’est contenté de descendre du tram et d’aller à Saint Paul. Mais, s’il voulait boire une pression ou un rosé, il aurait pu aller au Barcelone, par exemple. Un bar-tabac-PMU ayant pignon sur rue à quelques mètres même de la mosquée du Grand-Mail dont il est question dans l’article. Avec sa devanture rouge, son comptoir en zinc ainsi que son atmosphère tamisé, on peut difficilement passer à côté sans le remarquer. S’il avait voulu comprendre l’absence d’alcool dans ces commerces, il aurait pu aller au Las Vegas, bar au pied de la tour d’Assas, ayant gardé l’appellation « bar » mais qui a décidé de ne plus vendre d’alcool. Tout comme il aurait pu, simplement, questionner les commerçants du centre-commercial St Paul sur l’absence d’alcool sur leur carte. Ils lui auraient appris qu’il y a peu, un autre bar-PMU se trouvait à quelques mètres de la table où il a mené certains de ses interviews. Mais cela présuppose un travail, dans le sens d’effort, d’investigation. En creusant, il aurait pu découvrir les raisons qui ont fait fermer ces débits d’alcool.

Les Pailladins interrogés sur ce sujet, dont moi-même, avions répondu, tout comme Marouane, « qu’économiquement ce ne serait pas rentable »[7] (concernant, notamment, le fait de rester ouvert la journée durant le mois de Ramadhan). Et ce pour plusieurs raisons mais qui ne sont pas propre à la Paillade comme semble le suggérer le journaliste. Pour preuve, aucun snack halal, car encore l’auteur, ici, ne parle que de ça, en ville ne ferme durant les journées du mois de jeûne (car il y a une clientèle plus hétérogène lui permettant d’atteindre une rentabilité raisonnable) mais ces commerces ne vendent pourtant pas d’alcool. Pour la simple raison, qu’en islam si la consommation est interdite, sa vente l’est tout autant. Mais cette interdiction procède plus d’un cas de conscience personnel et choisi qu’une imposition extérieure et communautaire. De plus, le prix d’une licence IV étant conséquent, son investissement devient plus risqué et l’amortissement plus qu’hypothéqué (en effet, ces snacks se placent sur le créneau « halal » de la restauration rapide. L’absence d’alcool est un des critères de ce créneau). Mais de toutes ces explications, le reporter n’a que faire, en deux jours au quartier, lui, a compris. L’islam dicterait sa loi dans les quartiers de France. Comme si, encore une fois, une milice religieuse intimidait les débiteurs de spiritueux, faisant régner un air de prohibition dans ce territoire de non-droit. Marine pointe, déjà, son nez. Au nez et à la barbe du journaliste et du Diplo. Et si Marine Le Pen lisait ce journal, l’on pourrait être sûr de la voir brandir cet article sur tous les plateaux télé, les radios afin de légitimer sa fameuse thèse d’une islamisation de la France. Heureusement pour nous, rares sont les incendiaires médiatiques à lire ce titre.

Enfin, le coup fatal est porté par une phrase assassine que je commenterai peu tant elle est claire. Parlant des prières de rue, ce qui n’est en fait que le débordement sur l’espace public des fidèles durant la prière du vendredi. « La ségrégation sociale, dénoncée lorsqu’il s’agit d’accès au logement ou au travail, semble finalement appréciée par beaucoup en ce qui concerne la pratique religieuse »[8]. En résumé, les pailladins seraient des hypocrites, dénonçant le système quand c’est en leur faveur mais le contournant, voir, ici, le piétinant quand il ne leur convient pas. Encore une fois, ce phénomène n’est en rien spécifique à la Paillade ou aux quartiers. Mais là où se trouve une mosquée, qui est rarement, voir jamais, assez grande pour contenir tous les fidèles à l’intérieur lors de la prière du vendredi, le même problème existe.

J’aurai aimé que le journaliste, tant soucieux de l’occupation illégale de l’espace public, se penche et interroge, cette même occupation illégale de l’espace public par les hordes de véhicules de supporters venant au stade de la Mosson (qui se trouve à la Paillade) et se garant sur les pelouses ou tout endroit vacant. Le tout en dégradant les espaces verts.

Ces trois exemples représentent à mes yeux le fossé existant entre ce journaliste et n’importe quel habitant de la Paillade. Il ne peut comprendre les subtilités des mécanismes pailladins car ne possède aucune clé de lecture autre que sa seule et frêle opinion. D’ailleurs, Pierre Daum est présenté comme « journaliste » par le journal. Un titre aussi laconique qu’indéfini. Le lecteur, ma personne en tout cas, aurait aimé avoir à connaissance la bibliographie ou les points qui légitimeraient l’auteur sur ce sujet si spécifique. Ainsi, on aurait appris qu’il est un spécialiste de l’Algérie[9], notamment, mais nullement des quartiers populaires. Cette demande est pertinente d’autant plus que le Monde Diplomatique avait publié un article demandant aux économistes[10] intervenants, entre autre, dans les médias, de détailler leurs activités afin d’éviter les collusions et conflits d’intérêt. Mais ce principe serait tout aussi intéressant concernant les journalistes afin de percevoir leur pertinence (ou non) à traiter un sujet. Je ne dis pas qu’un journaliste non-spécialiste des quartiers populaires ne pourrait, ne saurait, traiter de ce sujet. Mais, dans ce cas, il doit le faire avec l’œil de l’apprenti, sans orgueil et avec humilité. Et surtout, il se doit d’être à l’écoute de ce territoire qui lui est inconnu.

Ce qui nous amène à notre seconde partie, celle se penchant sur les origines d’un tel fossé. Car encore une fois, je présume de la bonne foi de  l’auteur et je pense que le décalage se joue en amont.

Clinique du journalisme:

Comment est-il possible qu’un article, ayant bénéficié d’une enquête, ayant été lu et relu par un comité qui l’a validé, puisse à ce point être en décalage avec la réalité. Serge Halimi a raison de taper sur les médias traditionnels dans son livre Les nouveaux chiens de gardes. Mais, je l’appellerai, à être vigilant et rigoureux dans sa propre publication. L’histoire de la poutre et la paille n’est pas qu’un vieil adage. Mais comment le Monde Diplomatique aurait-il pu se prémunir ou corriger les élans tendancieux de l’article ?

Il est vrai qu’«iI fut un temps où le grand journaliste était aussi un grand reporter. Trop loin, trop long, trop cher. »[11]

Ce constat sonne comme une condamnation de l’évolution d’un journalisme d’investigation à un journaliste de commentaire. A voir, par exemple, le récent débat entre Fabrice Arfi, journaliste à Médiapart et Jean-Michel Aphatie, journaliste, notamment, au Grand Journal et à RTL.

Mais on ne saurait porter cette condamnation sur le Monde Diplomatique, qui  fait appelle à d’innombrables reporters, spécialistes ou intellectuels. Les points communs de cette diversité d’intervenants sont la connaissance du sujet et l’ancrage, je dirai, sur le territoire. A contrario du journaliste dans le cas qui nous intéresse.

« Dans le temps, nous [les journalistes] ne décrivions pas l’existence des gens ordinaires : nous en faisions partie. Nous vivions dans les mêmes quartiers. Les reporters se percevaient comme membres de la classe ouvrière »[12].

Concernant notre journaliste, de son propre aveu (« en dix ans, c’est la première fois que je viens à la Paillade »[13]), il ne connait absolument pas la Paillade et encore moins sa sociologie si spécifique. Il est connu pour ses écrits sur l’Algérie[14] (comme vu plus haut). Mais quel a été le cheminement intellectuel de l’équipe de rédaction du Diplo pour lui commander un article traitant de la Paillade (à moins que ce soit lui qui ait proposé l’article, quoiqu’il en soit l’interrogation demeure). Est-ce le lien, en apparence, logique et si tentant, Algérie=Algérien=Arabe=Racaille=Quartier ? Et encore, à la Paillade si l’on recense une douzaine de familles algériennes, ce serait beaucoup. L’on voit bien que l’auteur ne possède aucune spécialisation qui lui permettraient de comprendre ce qui ce joue à la Paillade. Si ce n’est son opiniologie. Et voici que la boucle est bouclée. Car l’opiniologie est l’opiacé de ces journalistes de bureau tant dénoncés par Serge Halimi. Et l’on comprend mieux, à ce stade, d’où provenait ce climat de suspicion, ces vapeurs de préjugés et enfin ces lignes assassines qui ont l’orgueil de tout résumer de façon laconique.

« Quand on a peu de temps pour faire des enquêtes, c’est évident qu’on ne peut que reproduire des poncifs, des clichés, des stéréotypes et en définitive faire le jeu du système »[15] . De ce que je sais, le journaliste n’a pas passé de longues semaines au quartier, n’a pas arpenté tout le quartier. Juste le minimum, le temps de ses interviews sans pouvoir observer que la vie pulse à rebours de ses impératifs journalistiques. Je ferai le parallèle avec ces envoyés spéciaux durant la deuxième guerre d’Irak, logés dans des palaces. Ne s’aventurant pas dehors ou pas loin et se contentant de retranscrire les bulletins d’informations officiels.

Le 13 février 2015, Kaina.tv, web tv basée à la Paillade, avait organisé un débat « Médias / Habitants des quartiers populaires, incompréhension mutuelle ? »[16]. Erwan Ruty directeur de Ressources Urbaines, Benoît Califano directeur d’ESJ Pro Montpellier, Mustapha Kessous journaliste au Monde, Jérôme Berthaut sociologue des médias participaient à cette rencontre sous la houlette de Jean Kouchner, journaliste. Je vous laisse visionner le débat dans son entièreté, mais un point mérite d’être relevé au vu de notre sujet. La dénonciation d’une certaine homogénéité dans les rédactions (cf : 29mn, 34mn, …) qui donnerait une vision biaisée. Les journalistes proviendraient d’un même berceau. Et à François Ruffin d’ajouter « Parmi nous [au Centre de Formation des Journalistes, (illustre école de journalisme), aucun enfant de manœuvre de cheminot, de caissière. Ni black, ni Beur des « zones de non-droit ». Juste une Algérienne…fille de diplomate. Juste un fils d’ouvrier égaré qui assure une mixité a minima. Un cloisonnement social que renforce notre claustration : nous vivons entre nous. »[17]  « Une intuition que confirme Ignacio Ramonet, rédacteur en chef du Monde Diplomatique : « Les journalistes vivent dans un univers qui fait que quand ils vont dans certaines banlieues, c’est plus exotique que lorsqu’ils vont à Bagdad »[18] . D’où l’utilisation de fixeurs[19] (voir mon intervention à visionner cf la note de bas de page n°16). L’auteur de l’article, pour une partie de ses rencontres, a utilisé ce que l’on pourrait qualifier de fixeur. Sans développer plus cette partie, je dirai que cet intermédiaire est autant un filtre qu’un entremetteur. En l’état, le fixeur empêche le journaliste de rencontrer la population dans son hasardeuse diversité.

Décalage que je pointais, déjà, lors de ce débat, « Le terme « fixeur » vient du reportage de guerre, en pays étranger, donc c’est dire le rapport  [entre les médias et les quartiers populaires. Le journaliste vient au quartier avec] une vision un peu orientaliste, d’anthropologue et encore il n’y a pas la profondeur de l’anthropologie. On vient dans un territoire étranger, dans une jungle, avec la machette, on vient débroussailler, on ne s’aventure pas trop car c’est dangereux. Et on repart avec ce qu’on a cru voir, pas ce qu’on a vu mais ce qu’on a cru voir. »[20]

Néanmoins, malgré l’exotisme du sujet. Malgré la non-connaissance du sujet. Malgré le peu de temps passé sur le quartier. Malgré la non-rencontre avec le public étudié. Malgré le fossé existant entre journaliste et habitants des quartiers. Malgré tout ceci, le journaliste aurait pu produire un papier pertinent, qui aurait mis en perspective, aurait pointé des fonctionnements paradoxaux. Mais de ceci que nenni. Une double-page. Une accroche romancée. Une approche a-sociologique et qui ne saurait même pas se rapprocher de la micro-histoire. Et pourtant les quartiers populaires sont un thème central de la sociologie française, Bourdieu nous en est témoin. Et dans tout cet espace, pas un seul sociologue cité. Pas un seul penseur convoqué afin d’amener hauteur et profondeur. Non, juste des brides d’interviews, souvent décontextualisés, toujours choisis (et donc certains tus). L’auteur entend-t-il, sérieusement, analyser ou même décrire la Paillade avec un tel dénuement réflexif[21]. « L’absence de recul historique, de connaissances juridiques, le manque d’épaisseur culturelle des journalistes sont souvent des vices de la profession qu’on ne cite pas assez souvent »[22] . Je pense que la responsabilité du Diplo se trouve ici. Car même si aucune personne au sein du comité de relecture n’avait une connaissance du sujet (ce qui est une première erreur. On ne demande pas à un illettré de nous relire), ils auraient pu « tiquer » sur le fait que l’article ne propose rien. Et encore rien, c’est beaucoup. Mais surtout qu’il ne repose sur rien, hormis des brèves de comptoirs.

             Car à la lecture de son article, et connaissant en partie les personnes interviewées qui étaient souvent diplômées (mais peut-être l’étaient-ils trop et donc pas assez représentatifs de cette jeunesse pailladine que ce journaliste recherchait), il ressort une image du jeune homme arabe de banlieue classique, stéréotypée, essentialisée. C’est ce que décrit Saïd Bouamama : « Les jeunes des quartiers populaires, tant dans de nombreux reportages des médias lourds que dans les déclarations politiques implicites, apparaissent comme étant une population particulière et homogène. Ils seraient caractérisés par la violence dans leurs relations sociales et par la désocialisation. Les filles ne sont pas présentes dans cette image essentialiste si ce n’est en tant que victimes du virilisme des garçons qui serait une autre caractéristique essentielle des jeunes des quartiers populaires »[23]. En ces quelques lignes apparaissent les points d’articulations de l’article qui présente le jeune homme arabe comme violent (ici verbalement), à la sexualité bridée et donc potentiellement violente[24]. Tout dans l’article présente le jeune en frustration :

  • Sexuelle :

« j’ai couché une fois avec une fille, avoue M. Salim O…, 27 ans, […] Mais je me sens coupable […] je regrette ce geste »

« Moi, quand je vois un gros cul avec un string, je regarde, c’est normal » confirme M. Sofiane Y…

  • Avec la société :

« Vous imaginez si on venait avec nos djelabas et nos tapis de prière place de la Comédie ? Les gens seraient épouvantés, ils se mettraient à hurler » pouffe M. Mohamed H…

« Je vis ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pourquoi ? Parce que les français ne nous acceptent pas. Oui, je dis bien les « français » et pourtant je suis né ici, j’ai la carte d’identité et tout. » lance Rahim T…

« Chaque fois que je vais en ville, je me fais contrôler par la police. Alors je préfère éviter » ajoute M. Kamel D…

« La comédie ? Ce n’est pas pour moi ! » M. Ahmed E….

Mon propos, ici, n’est pas de démentir ces témoignages, que j’ai entendu, que je peux comprendre pour certains, mais de m’interroger sur cette sur-représentation de témoignages faisant état de cette fracture sociale entre un « eux » (« les français ») et un « nous » (les arabes ? Les musulmans ?). Et ce d’autant plus que le reporter a rencontré des jeunes français musulmans issus de l’immigration maghrébine et pourtant parfaitement « intégrés »[25]. Mais ce type de profil ne serait pas assez exotique. Ne renvoyant pas assez à ce que ce journaliste s’attendait trouver en venant dans cette Terra Ingonita que semble être la Paillade pour lui.

En conclusion, je ne prétends pas être objectif sur ce sujet. C’est la raison pour laquelle j’ai, très rapidement, abandonné l’idée d’écrire une contre-enquête démontant cet article. Je ne peux être juge et partie, et je ne voulais pas que l’enquête fût taxée de nullité sous l’accusation d’avoir été militante. Cet article est une retranscription de ce que ressent, pense un jeune homme de quartier à la lecture d’un portrait faussé et caricatural qui est fait de son quartier. L’intérêt de ce papier ne tient qu’à ça, si intérêt il y a.

Toutefois, je fais une proposition à tout journaliste honnête voulant faire un papier de fond sur la Paillade. Je lui offre le gîte et le couvert durant le temps qu’il souhaite, de la manière qu’il le souhaite afin qu’il puisse être en immersion et qu’il s’imprègne de cette spécificité pailladine tant éloignée des clichés tirés par cet article.

HEUTTE Soufyan

[1]Préface des Nouveaux chiens de garde par l’éditeur de Serge Halimi, Liber-Raison d’Agir, Paris, novembre 1997, p.7. Serge Halimi est l’actuel directeur du Monde Diplomatique

[2] Cette introduction reprend celle de l’article de Pierre Daum, Islam et relégation urbaine à Montpellier, Le Monde Diplomatique, Aout 2015, p.12-13. Je me propose, ici, d’en faire la critique donc je vous enjoins fortement, avant de continuer, de lire l’article en amont (http://www.monde-diplomatique.fr/2015/08/DAUM/53515)

[3] Tiré de l’article de Pierre Daum (souligné par moi)

[4] Ibidem

[5] Ibidem

[6] Ibidem

[7] Ibidem

[8] Ibidem

[9] Depuis janvier 2012, Pierre Daum a écrit ou co-écrit 12 articles pour le Diplo. 10 concernent l’Algérie et 2 le Rif marocain http://www.monde-diplomatique.fr/recherche?s=pierre+daum&tri=date#pagination_articles.

[10] http://www.monde-diplomatique.fr/2012/03/LAMBERT/47476

[11] Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber-Raison d’Agir, Paris, novembre 1997, p.76

[12] Richard Hardwood, journaliste au Whashington Post, cité in James Fallows, Breaking the news : How the Media Undermire American Democracy,  New York, Pantheon Books, 1996, p.75 cité in Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber-Raison d’Agir, Paris, novembre 1997, p.65

[13] Entretien avec l’auteur. Propos réitérés face à d’autres personnes interviewées

[14] http://www.actes-sud.fr/contributeurs/daum-pierre-0

[15] Pierre Carles cité in  François Ruffin, les petits soldats du journalisme, Les arènes, Paris, 2003, p.49

[16] https://www.youtube.com/watch?v=q2k01m6KR8o

[17] François Ruffin, les petits soldats du journalisme, Les arènes, Paris, 2003, p.146

[18] Ibidem, p.148

[19] Jérôme Berthaut, Tintin en banlieue, ou la fabrique de l’information, Le Monde Diplomatique, septembre 2013 (http://www.monde-diplomatique.fr/2013/09/BERTHAUT/49593)

[20][20] https://www.youtube.com/watch?v=q2k01m6KR8o, voir mon intervention à partir de 1h12mn’55

[21] Dans ce numéro d’Août, l’article en question est le seul dans tout le journal à ne pas citer un seul penseur, universitaire, intellectuel, journaliste spécialisé ou quiconque nous aiderait à comprendre ce fait social. L’on peut penser que ce dénuement réflexif n’est nullement la norme pour un article du Monde Diplomatique.

[22] Bruno Frappat, Imprimatur, n°20, février 1993

[23] https://bouamamas.wordpress.com/2014/11/26/avoir-20-ans-dans-les-quartiers-populaires-mepris-de-classe-et-humiliation-de-race-said-bouamama/

[24] N’oublions pas que l’image de l’arabe naturellement violeur (lire F. Fanon les damnés de la terre) continue de hanter notre inconscient collectif

[25] Ce thème mérite à lui seul un article, permettez moi son utilisation sans postulat.

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